Du plus profond du cœur, quelques mots à la mémoire des martyrs du journalisme libanais.

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Du plus profond du cœur


Du plus profond du cœur, quelques mots à la mémoire des martyrs du journalisme libanais.

La commémoration du souvenir des journalistes libanais tombés en martyrs le 6 mai 1916 fait remonter le temps plus de 100 ans en arrière. En 1916, les cordes des potences plantées sur la Place des Canons n’ont pas pu étouffer, étrangler, briser, les plumes éclairées qui exprimaient la pensée des intellectuels, qui portaient les rêves de liberté, d’indépendance et de dignité de tout un peuple : le Grand Liban naîtra en 1920.

Depuis plus d’un siècle et jusqu’à nos jours, l’encre coule à profusion. Le sang aussi. Puisque l’injustice perpétrée à l’encontre des hommes et des femmes de parole et de conviction est constamment brandie à leur face, telle une épée de Damoclès, immuable, insatiable. La liste des journalistes libanais victimes d’exactions en tout genre est longue, très longue, et douloureuse. Les balles de tireurs embusqués, les éclats d’obus inopinés, les enlèvements, les assassinats, les explosions, les départs forcés, les déracinements, les exclusions, … tous les moyens sont exploités pour les asservir, les anéantir.

Les autorités ottomanes avaient pendu treize journalistes, rédacteurs en chef et éditeurs de journaux, en ce jour du 6 mai 1916. Depuis, de multiples rendez-vous sanguinaires ont figuré au calendrier du journalisme au Liban. L’assassinat de Nassib El Matni le 8 mai 1958 est vite relayé par celui de Fouad Haddad, le bien dénommé « Abou El Hen » (ou « Le Robin ») si satirique et accrocheur, le 19 septembre de la même année. En 1966, le 16 mai, « Dar Al Hayat » est maculée par le sang de son propriétaire Kamel Mroueh. Les années de guerre (1975 …) multiplient les victimes parmi les journalistes et les photographes. En mai 1976, Edouard Saab meurt d’une balle de franc-tireur alors qu’il traversait la ligne de démarcation entre les « deux Beyrouth » au point de passage du Musée. Et, en 1986, au barrage du Palais de la Justice, décède Saydé Khoury, encore étudiante à la faculté d’information et de documentation de l’Université Libanaise.

Un épisode supplémentaire encore plus sombre, plus sauvage, plus cruel : l’enlèvement de Salim Al Lawzi en 1980, le brûlement de sa main par l’acide, et son assassinat. Y succède, la même année, l’assassinat du président de l’Ordre de la presse Riad Taha au mois de juillet.

Combien devons-nous encore énumérer de noms : de Souheil Tawilé (24 février 1986), à Hussein Mroueh (17 février 1987), au nombre incalculable de journalistes morts « au front », lors de leurs missions de couverture sur le terrain ou à leurs postes de travail. Et les deux assassinats qui, en 2005, ont le plus marqué les consciences et meurtri les cœurs et les âmes, sont ceux des deux journalistes preux, nobles et vaillants du journal An-Nahar : le directeur général du journal Gebran Tueini (12 décembre 2005) et l’un des stratèges de l’Intifada de l’Indépendance ou la Révolution du Cèdre, Samir Kassir (2 juin 2005).

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, les choses prennent un tournant différent. La mutation est d’envergure : du martyre des journalistes au martyre du journalisme. C’est le supplice de toute une profession qui s’affirme. En bonne et due forme. Les plumes libres et compétentes, les têtes pensantes et cultivées, les tenants de la parole juste et respectueuse, les personnes ayant à cœur les causes des gens et leurs souffrances, les professionnels du verbe, tous sont, désormais, des martyrs en devenir. Et jusqu’à ce que la sentence finale les condamne, à tout jamais, à la disparition ultime, ils refusent encore et toujours de se livrer, pieds et poings liés, à l’intimidation, à la mendicité…

Voilà que d’aucuns vous sortent le sempiternel cliché : « Il s’agit d’une crise mondiale. La presse écrite, dans le monde entier, agonise.  Elle en est à son dernier souffle ». Et d’y ajouter cette affreuse vantardise : « Le journalisme est une profession en voie d’extinction ».

Ceci n’est pas vrai. Mais pas vrai du tout. Le journalisme a trouvé de nouveaux moyens d’expression et l’usage de ces procédés exige le recours à des principes rigoureux, des règles précises, des bases saines en plus de cette éthique incontournable, garante d’un journalisme authentique et libre.

Plus encore, cette profession ne sera jamais « en voie de disparition » tant qu’il y aura des journalistes talentueux, intègres, consciencieux et irréductibles : ce « levain » fera certainement prospérer le journalisme de qualité. Même s’ils sont exclus. Même si leurs contributions et leurs sacrifices si longtemps déployés pour le plus grand bien de la patrie et de la profession, et devenus des sources de grande fierté, sont dénigrés.

En effet, le journalisme est une composante inhérente à l’entité libanaise. Tout ciblage du journalisme de la part de responsables installés aux postes de décision, - quels que soient ces responsables, relèveraient-ils de la sphère du journalisme ou de l’espace public -, en vue d’assujettir cette profession, de la subjuguer, serait un tir contre soi-même, une autodestruction, un suicide, et un massacre de la patrie, puisque le Liban et le journalisme sont des bessons inséparables.

Espérons que le 6 mai prochain apportera au Liban la joie d’une renaissance, ainsi qu’au journalisme et aux membres de la profession un soulagement bien mérité. Un soulagement confirmé par la consécration de leur liberté, l’obtention de leurs droits et leur protection par des garanties légales inaliénables. Il va sans dire que la liberté de la pensée, de la parole et de la position exige le paiement d’un lourd tribut. Le journalisme libanais a de tout temps relevé ce défi. Et il n’est pas prêt d’y renoncer.   

Youmna Chacar Ghorayeb

Traduit de l'arabe par Nidal Ayoub